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mardi 23 décembre 2008

Petits frères des pauvres, année 2

J'ai embarqué un ami et collègue de travail — Ben — pour accompagner des personnes âgées suivies par les petits frères des pauvres à Marseille la nuit de Noël.
Lui a réveillonné avec une dame de 85 ans tandis que je me rendais chez un « jeune » de 60 piges, Alain.
Sa table était dressée pour trois (j'étais sensé venir avec une collègue réunionnaise qui s'est désistée), les luminaires habilement répartis dans une ambiance tamisée, le sourire chaleureux, la coupe Mike Brandt bien entretenue depuis plus de trente ans et le regard « à la Bernard Tapie » — dixit Alain himself mais c'est vrai !  — prêt à allumer la première plaisanterie…
Les photos des parents absents (décès, ruptures ou indifférences familiales) disposées en ostensoirs dans le séjour semblent observer notre fraternité alternative. Elle est un pied-de-nez aux circonstances de la vie qui ont amené les bénéficiaires à entrer en relation avec les petits frères des pauvres et les bénévoles à se trouver là en une nuit où l'on devrait plutôt s'occuper à s'envoyer des cuisses de dinde par-dessus la table familiale. Alors certes Alain m'a fait déboucher un peu plus de bouteilles que prévu pour entendre sa voix de ténor transpercer les parois de son impeccable meublé. Sa timidité l'empêche de chanter en public et vous ne l'entendrez pas puisque je n'ai rien enregistré, c'était donc un récital pour moi seul. La qualité d'accueil des bénéficiaires des petits frères des pauvres est remarquable si l'on recoupe le témoignage de Ben et le mien. Qui parmis ceux qui lisent ce billet inviterait un inconnu le soir de Noël, même s'il venait avec le sac à dos rouge des petits frères des pauvres ? Ce n'est pas le colis alimentaire et le cadeau que l'on apporte qui vont forcer le sourire mais bien la bonne volonté de ses personnes qui, ayant perdu beaucoup, ont appris à saisir ces trop courtes rencontres intergénérationnelles. Ces instants sont perçus comme les métopes d'une frise racontant la fidélité renouvelée des petits frères et la qualité de leur soutien à long terme.
Je ne pouvais pas retourner au repas commun du lendemain à Marseille, et Alain m'a fait promettre de me rattraper pour la fête du 21 juin. Avec plaisir.
Un grand salut à Ben car il a accepté de partager le réveillon d'une vielle personne isolée avec le même enthousiasme que lorsqu'on file à un concert de Tiken Jah Fakoly, un film italien ou une sortie kayak. Pour le réveillon du 24 ou le repas du 25 décembre 2009, je vous embarque avec moi ?

dimanche 15 juin 2008

À la Saint-Laurent…

©Dominique Razafindrazaka

- Le téléphone avec le répondeur c'est 50 centimes d'euros Messieurs.
- Va te faire enculer. Ta merde vaut 20 centimes !
- Pardon ?
- 20 centimes !
- Ben vous le posez et ciao !
- 20 centimes !
- Bonne journée.

Je reprends calmement le combiné du téléphone-répondeur et le pose au milieu des vieilleries flanquées depuis 30 ans de la mention « propriété de l'état » sur leur petit socle en bakélite. Trois énormes appareils bruns dessinés par le Docteur Gang encombrent encore le stand que je garde en attendant le retour de Marius. On en a pourtant bradé des objets à 20 centimes d’euros depuis l’ouverture de la brocante de la Fraternité Saint-Laurent à 9h, mais sans se faire insulter pour si peu.

L’opération commençait la veille pour ceux d’entre nous qui remontions de la crypte les fauteuils, vélo d’appartement et autres téléviseurs de bazar. J’en ai les bras bleus sans pouvoir accuser précisément ni le congélateur ni les grands panneaux rouges du stand « élec ». La cage à oiseaux maculée de fientes séculaires est hors de cause.

Mon carré regroupait tout ce qui ressemblait à une chaise plus des cadres de tableaux et quelques étagères — qu’est-ce que le pneu faisait là ? On ne le saura jamais. Un superbe salon et une armoire donnée par des voisins s’y disputaient la vedette avec un couple très flashy de fauteuils en skaï jaune rayonnants sous le cagnard de juin à 5 euros la paire.

Arrive une très jolie brune avec sa tête intelligente qui m’impose un difficile exercice de flegme devant son copain silencieux mais pas dupe. Je leur vends une paire de cadres à 1 euro et retourne écouter les méditations improbables du moulin à parole qui squatte mes chaises depuis le début d’après-midi en me demandant — le nez dans sa chemise à carreaux couverte d’un pull à col en V — deux ou trois cafés pour compenser les piqûres de morphine du matin. La météo donne une température extérieure de 26° C pour 200° C sous ses bras !

Bienvenue à Toulon basse-ville ! On pourrait y voir l’engagement bénévole comme une alternative au boulot quand on est au chômage mais visiblement ça dure, même aujourd’hui après plusieurs mois à Adret, l’enthousiasme est intact. Il y a bien un moment entre midi et deux où je me suis imaginé en mer tirant sur le tentacule d’un poulpe récalcitrant ou soulevant des méduses à coups de rames sur un kayak au large du Brusc, au large de tout, mais les sollicitations pour une glacière à 4 euros vendue finalement 1,50 ramènent au présent. Au fait, le congélateur familial à 30 euros n’est pas parti : quelqu’un est intéressé ?