
- Le téléphone avec le répondeur c'est 50 centimes d'euros Messieurs.
- Va te faire enculer. Ta merde vaut 20 centimes !
- Pardon ?
- 20 centimes !
- Ben vous le posez et ciao !
- 20 centimes !
- Bonne journée.
Je reprends calmement le combiné du téléphone-répondeur et le pose au milieu des vieilleries flanquées depuis 30 ans de la mention « propriété de l'état » sur leur petit socle en bakélite. Trois énormes appareils bruns dessinés par le Docteur Gang encombrent encore le stand que je garde en attendant le retour de Marius. On en a pourtant bradé des objets à 20 centimes d’euros depuis l’ouverture de la brocante de la Fraternité Saint-Laurent à 9h, mais sans se faire insulter pour si peu.
L’opération commençait la veille pour ceux d’entre nous qui remontions de la crypte les fauteuils, vélo d’appartement et autres téléviseurs de bazar. J’en ai les bras bleus sans pouvoir accuser précisément ni le congélateur ni les grands panneaux rouges du stand « élec ». La cage à oiseaux maculée de fientes séculaires est hors de cause.
Mon carré regroupait tout ce qui ressemblait à une chaise plus des cadres de tableaux et quelques étagères — qu’est-ce que le pneu faisait là ? On ne le saura jamais. Un superbe salon et une armoire donnée par des voisins s’y disputaient la vedette avec un couple très flashy de fauteuils en skaï jaune rayonnants sous le cagnard de juin à 5 euros la paire.
Arrive une très jolie brune avec sa tête intelligente qui m’impose un difficile exercice de flegme devant son copain silencieux mais pas dupe. Je leur vends une paire de cadres à 1 euro et retourne écouter les méditations improbables du moulin à parole qui squatte mes chaises depuis le début d’après-midi en me demandant — le nez dans sa chemise à carreaux couverte d’un pull à col en V — deux ou trois cafés pour compenser les piqûres de morphine du matin. La météo donne une température extérieure de 26° C pour 200° C sous ses bras !
Bienvenue à Toulon basse-ville ! On pourrait y voir l’engagement bénévole comme une alternative au boulot quand on est au chômage mais visiblement ça dure, même aujourd’hui après plusieurs mois à Adret, l’enthousiasme est intact. Il y a bien un moment entre midi et deux où je me suis imaginé en mer tirant sur le tentacule d’un poulpe récalcitrant ou soulevant des méduses à coups de rames sur un kayak au large du Brusc, au large de tout, mais les sollicitations pour une glacière à 4 euros vendue finalement 1,50 ramènent au présent. Au fait, le congélateur familial à 30 euros n’est pas parti : quelqu’un est intéressé ?
…




Le collectif circassien 
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